[Extrait] Insaisissable, T1

Tuer le temps n’est pas aussi difficile que ça en a l’air. Je peux me tirer une centaine de chiffres dans la poitrine et regarder saigner les virgules décimales dans le creux de ma main. Je peux arracher les chiffres d’une pendule et observer les aiguilles faire tic, tic, tic, jusqu’à leur dernier tac avant que je m’endorme. Je peux suffoquer quelques secondes simplement en retenant mon souffle. J’ai tué des minutes pendant des heures et personne n’a l’air de s’en inquiéter.

Insaisissable, Tome 1 — Tahereh MAFI
paru chez Michel Lafon

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[Extrait] Quelqu’un pour qui trembler

— Vous devez me trouver méprisable. Au fond de mon trou, coupé du monde et avec pour seule compagnie un chien… Vous avez sans doute raison. Quand un être en est réduit à tenir debout parce qu’une bête le regarde et lui fait confiance, c’est qu’il ne vaut pas grand chose. Je dois ma survie à cet animal. Je dois mes sentiments à ses élans. Je dois mon repos au fait qu’il se comporte comme si tout allait bien. Il me ramène à l’instant présent, semblable à celui du tout début, lorsqu’on ne savait rien, que tout était encore possible. Quand je pose mon visage sur son pelage, c’est doux et chaud. J’entends battre son coeur et, pour quelques secondes, je vais bien. Alors pour lui, j’ai envie de continuer et de me battre. Lui comme moi n’avons que l’autre pour nous en sortir.
— Michael, protégez Attila comme il vous protège, mais ne perdez pas espoir en l’être humain. J’ai passé la moitié de ma vie auprès de gens qui n’avaient ni les moyens, ni le temps de faire semblant, et même si certains sont plus mauvais que le virus Ebola, la plupart valent la peine. C’est lorsque tout était perdu, quand il n’y avait plus rien à gagner ou à prouver que j’ai assisté au plus beau. C’est du comportement de l’homme face au malheur que me vient ma foi en lui.

Quelqu’un pour qui trembler — Gilles LEGARDINIER — paru chez Fleuve Editions
Pages : 185-186 sur 428

Les 10 passages tirés de la page 81 de vos 10 dernières lectures

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Le « Top Ten Tuesday » est un rendez-vous hebdomadaire au cours duquel chaque lecteur dresse son top 10 en fonction du thème proposé. Il a été repris en français sur le blog « Frogzine » .
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Petit aveu avant de commencer : je réalise que dans mes dix dernières lectures, il y avait beaucoup d’emprunts à la bibliothèque ou de livres que j’ai depuis donnés à des copinautes. Du coup, c’est un peu compliqué d’en extirper une phrase page 81 ! J’ai attrapé les dix derniers romans que j’avais encore sous la main et cela a donné…

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[Extrait] Les Revenants

les revenants— Un jour, mon grand-père m’a expliqué quelque chose, à propos de la douleur, avança Éric. D’après lui, les gens s’accrochent à elle. Parfois, ils vont jusqu’à l’entretenir, comme les huîtres peuvent entretenir un grain de sable pour en faire une perle. Ils acceptent la douleur et, avec un peu de chance, parviennent à en faire quelque chose de positif. De merveilleux. (Il but une gorgée de café.) Mais, à d’autres moments, la souffrance est une épine : on essaie de l’oublier et, des années plus tard, elle remonte à la surface et laisse une plaie qui ne se refermera jamais.

Il prit une longue inspiration. Il se leva, s’approcha de la fenêtre du poste de contrôle et contempla le lac.

— Je lui ai alors demandé : « Mais que se passe-t-il si elle ne remonte jamais à la surface ? » Il m’a répondu en fronçant les sourcils : « Eh bien, elle s’enracine au point de modifier notre nature. Elle s’empare de notre bien le plus précieux. De notre âme. » Il a ajouté : « Éric, rien ne me fait plus peur qu’un être sans âme. » (Il tourna le dos au lac et fit face à Anton.) J’avais douze ans, à l’époque. Des années plus tard, j’ai appris que lorsqu’il m’avait dit ça, on venait de lui diagnostiquer un trouble mental. Il a mis très longtemps à partir. Petit à petit. Il est devenu un être sans âme.

Les Revenants, Tome 1 — Seth PATRICK — paru chez Michel Lafon en août 2015
Page : 215 sur 412

[Extrait] Half Bad, Tome 2 : Nuit Rouge

— […] Bienvenue au sein de l’ALS, déclare Célia.
— La quoi ?
— L’Alliance des Sorciers Libres.
Je ris jaune.
— Libres ? Pour ma part, je ne le suis pas grâce à toi.
— Nous sommes cependant ravis que tu le sois et que tu te battes afin que d’autres le restent.
Je continue d’ignorer son geste et ajoute :
— Mon seul objectif est d’éliminer Soul et Wallend. Ainsi qu’un bon nombre d’autres sorciers blancs, d’ailleurs. C’est l’unique raison de ma présence ici.
— Est-ce que j’en fais partie, Nathan ?
— Si tu en faisais partie, tu aurais déjà une balle dans la tête.
— En rejoignant la rébellion, tu devras te soumettre à mes ordres. Penses-tu en être capable ?
J’esquisse un sourire.
— Tant qu’ils ne sont pas idiots.
— Crois-tu qu’ils le seront ?
Je la fais mariner quelques instants avant de répliquer :
— Non.
— Parfait. Je ne l’espère pas non plus, mais si cela arrivait, j’imagine que tu seras le premier à me faire part de tes critiques.
Elle n’a toujours pas replié le bras.
— Comptes-tu enfin me serrer la main ?
— Pour l’instant, je me retiens surtout de te cracher dessus.
Elle lâche son rire rauque, comme un aboiement, puis se ravise.
— Tu m’as manqué, Nathan. Même si je me doute que tu ne peux pas en dire autant.

Half Bad, Tome 2 : Nuit Rouge — Sally GREEN — paru chez Milan en mai 2015
Pages : 306-307 sur 406

[Extrait] Les Beignets d’Oscar

J’ai été Mazzarò pendant une grande partie de ma vie, j’ai acheté un tas d’objets inutiles, collectionné disques et bandes dessinées, tee-shirts et maillots de bain. Je suis peut-être encore un peu Mazzarò, j’ai du mal à me séparer de mes effets personnels. Toutefois je sens déjà poindre un détachement progressif, une lente désaffection vis-à-vis des choses matérielles. J’en prends conscience quand je lis une bande dessinée et que je casse la reliure sans ce respect religieux que j’avais jusqu’alors pour ce type d’objets. Je comprends soudain que les hommes ne sont pas ou bons ou mauvais, méridionaux ou septentrionaux, intelligents ou stupides, que toutes ces distinctions qu’on invente pour animer l’existence ne veulent rien dire. Il y a d’un côté les « casseurs de livres » et de l’autre les « non-casseurs de livres ». Les premiers sont heureux. Les seconds peuvent le devenir.

Les beignets d’Oscar — Fausto BRIZZI — paru chez Fleuve Éditions en mai 2015
Page : 111 sur 394

[Extrait] Dix minutes par jour

dix minutes par jourQui sont donc, « les lecteurs » ?
Ce sont sans aucun doute des personnes très différentes les unes des autres.

Même les deux seules qui, au cours de ces dix minutes, ont acheté le même livre, n’ont pas grand-chose à voir l’une avec l’autre: l’une était une jeune fille de vingt ans, queue-de-cheval haute, jeans serré, une boucle d’oreille en forme de crâne et l’autre en forme d’arête de poisson. L’autre était une femme de soixante ans, bardée d’un tailleur sévère de tissu beige.

Nous sommes très différents, donc. Très différents les uns des autres. Nous lisons par ennui, par curiosité, pour nous échapper de la vie que nous menons, pour la regarder en face, pour savoir, pour oublier, pour apprivoiser nos démons et les libérer.
Nous ne nous ressemblons absolument pas même si nous tenons en main, aimons, détestons et offrirons pour Noël à ceux qui nous sont les plus chers, le même livre.
Nous ne nous ressemblons en rien.
Fatalement, c’est bien pour cela que, oui, il n’y a aucun doute. Nous existons.

Dix minutes par jour — Chiara GAMBERALE — paru chez Michel Lafon en avril 2015
Pages : 176-177 sur 300

[Extrait] Hopeless

Une des choses que j’adore dans les romans, c’est le fait de pouvoir définir et condenser certains pans de la vie d’un personnage. Ça me fascine parce que dans la réalité, c’est impossible. On ne peut pas se contenter de clore un chapitre et de sauter les étapes qu’on n’a pas envie de vivre pour rouvrir le livre plus loin, à un passage plus adapté à notre état d’esprit. L’existence ne peut se diviser en chapitres… seulement en minutes. Les événements de la vie s’entassent les uns à la suite des autres, minute par minute, sans aucun intervalle ni page vierge ni saut de page car quoi qu’il arrive, la Terre continue de tourner, les pages de s’écrire et les vérités d’éclater, que ça nous plaise ou non, et la vie ne nous accorde pas le moindre répit pour qu’on reprenne notre putain de souffle.

Hopeless, Tome 1 — Colleen HOOVER — paru chez Fleuve Éditions – Territoires en octobre 2014
Page : 331 sur 507

[Extrait] Kléber

kleber

Depuis tout gosse, mon pas ralentit chaque fois que je passe devant le monument aux morts de mon village. Des noms cités par le maire trois fois par an, avant cette interminable minute de silence pendant laquelle les enfants regardent les oiseaux passer dans le ciel parce que le silence, c’est insupportable ; enfin rompu par la Marseillaise entonnée sur un accordéon ou une trompette.

La même émotion m’a étreint un jour de septembre 1996 devant la stèle d’Aumont-Aubrac en Lozère, ce si joli petit village avec son église coquette, ses maisons aux toits d’ardoises recroquevillées autour…

Et son interminable liste des cadavres inscrits dans la roche : frères, cousins, amis, tués dans un lointain lieu-dit au nom étrange, disparus à jamais parfois, comme si la douleur du deuil n’était pas un assez lourd fardeau.

Roche blanche à Loudun, pierre écrasée de soleil à Saint-Raphaël, stèle grise et austère à Chaource… plus de trente mille monuments en tout, plantés dans la terre de France comme autant de poignards dans le dos de la raison.

Et ces syllabes qui écorchent mes lèvres lorsque je prononce chaque prénom : Firmin, Jean-Baptiste, Irénée, Vital, Gervais, Prosper, Célestin… des prénoms qui peuvent nous sembler désuets, un tantinet ridicules parfois, ceux d’une génération sacrifiée. Le courage manque pour les lire tous, l’un après l’autre, parce qu’ils sont trop nombreux et que ce simple exercice dépasse l’entendement.

Le dernier monument aux morts que j’ai croisé était noyé dans les embruns d’une triste journée de novembre. C’était à La Teste-de-Buch, la ville du capitaine Kléber Dupuy, le sauveur méconnu de Verdun, cette terrible bataille qui aura largement contribué à allonger la liste des morts sur la roche de bien des communes de France.

Kléber — Henri COURTADE — paru chez Lucane en octobre 2013
Pages : 23-24 sur 117

[Extrait] Après la vague

— Et qu’est-ce que c’est que la vie ? ai-je fini par articuler.
[…]
— Quelque chose qui s’explique pas. Par exemple, on ne peut pas expliquer pourquoi je suis ici, sur ce banc. Et pourquoi toi tu es ici. Enfin, si, on peut donner des raisons, mais au fond, la vraie raison, celle qui nous a amenés ici, ce pourquoi-là, il… Il a pas de réponse. Tu comprends ? Ça veut pas dire pour autant qu’il n’y a pas de sens, C’est simplement qu’il n’y a pas de mots.
Ses yeux avaient d’étranges éclats. J’ai pensé que sa folie l’avait repris.
— Moi, tu sais, disait-il, ça va te paraître bizarre, mais parfois je me sens plus heureux sur mon trottoir que plein de gens qui passent devant. Et même, je vais te dire, il y a des gens qui passent, ils ont l’air si peu heureux que j’ai envie de les aider. Je leur demande s’ils ont un euro à me donner. Quand ils me le donnent, j’ai l’impression d’avoir fait une bonne action.
— Mais… euh… c’est pas plutôt eux qui en ont fait une ? (Je lui parlais doucement, comme à un grand malade – comme il me parlait à moi depuis que j’étais assis sur ce banc.)
— Si, aussi, justement. C’est ça qu’elle avait compris, ta sœur, un truc qui s’explique pas non plus : aider quelqu’un, ça aide.

Après la vague — Orianne CHARPENTIER — paru chez Gallimard-Scripto en janvier 2014
Pages : 65-66 sur 162